JUSTIFICATION IE L I V R E CONTEMPORAIN 3/ Blanc -f- Noir Gris. La délicate lumière de septembre nouveau defend que l'on s'y trompe. Ce que je vois par ma fenêtre, c'est Paris, c'est-è- dire des maisons avec des gens dedans, et ce que je vois sur ma table, c'est un livre, c'est-a- dire un objel. Plus précisément, un assemblage a trois dimensions de cahiers de papier oil la lettre d'imprimerie forme des dessins réguliers. Dans le double cadre de ses marges pures, le livre ouvert dessine deux rectangles gris (noir, blanc) qui s'opposent et se balancent selon un équilibre si juste qu'il semble facile et spontane. Cela n'a Pair de rien de mettre un paquet de texte au milieu d'un morceau de papier mais déplacez seulement ces rectangles de quatre mil limetres, de trois cicéros et demi, comme nous dirions, dans le sens qu'il vous plaira le charme est rompu, l'harmonie s'évanouit, et je ne sais quoi chavire qui ne surnagera plus morne misère d une page manquée. Ce je ne sais quoi, c'est une juste mise en pages; le mot de justification n'a pas été inventé au hasard. Epuisez-vous, après cela, a faire un beau livre, prodiguez le soin et la science dans l'exécution, je doute que vous réus- sissiez. Une dame qui n'a pas le nez au milieu de la figure, ce n'est pas la poudre de riz qui le lui remettra droit. Quels sont done les principes sürs qui nous épargneront ce mécompte? II y avait au xviiT siècle un amateur du nom de Naigeon qui tenait toujours, disait-on, le pied a la main autrement dit, armé d'un typomètre, il avait pris pour tache de rendre la vie a charge aux libraires de son temps, et passait tous les jours que Dieu fait a trotter de l'un a l'autre pour mesurer les marges des livres nouveaux. Un Naigeon de nos jours serait bien nécessaire... a condition qu'on lui ótót le pied de la main. Je m'explique. II exisfcait alors toute une série de régies, aussi strictes que des règlements de police, pour déterminer 1'exacte proportion de blancs que comportait chaque format, et la gros- seur de caractère qui convenait en chaque circons- tance. L'imprimeur d'ancien régime ne courait guère de chance de se tromper pour peu qu'il suivit, par exemple, les préceptes colligés et codifiés par Dominique Fertel (1720), qui résument et coordonnent les pratiques en usage. Pratiques érigées en principes, mais non lois abstraites; nous sommes ici en pays de droit coutumier. Durant prés de trois cents ans, l'imprimerie tra- vailla avec les mêmes presses, ou peu s en faut, le même papier et surtout le même caractere; il n'est pas étonnant qu elle ait eu le temps d'épuiser toutes les combinaisons possibles de ce type unique (le Garamont, improprement appelé Elzévir) et de déterminer par élimination les dis positions les plus appropriées a son emploi. Régies par conséquent tout empiriques, tout artistiques, et qui se dégagèrent insensiblement des mauvais résultats obtenus d'abord du romain utilisé a contre-sens (en des mises en pages gothiques, inspirées elles-mêmes de la technique des manus- crits). II est naturel que les conditions matérielles du travail demeurant identiques, une tradition se soit instituée quant a leur meilleur rendement; mais il ne le serait guère d'attribuer ces régies une valeur générale et d'oublier qu'elles ne s ap- pliquent qu'a un modèle déterminé de caractère, et a une technique spéciale de l'impression. Elles prévoient en effet des nécessités de mouillage du papier, de tirage a bras et de foulage inévitable qui jouent un grand role dans l'aspect de la page, de sorte que les innocents qui pensent rendre hommage a la tradition en imprimant des têtes de clou avec des vis a pressoir sur du papier plein de bouts de ficelle ressemblent a un militaire qui refuserait d'emporter a la guerre d'autre arme qu'un fusil a pierre, crainte de contrister l'ombre de Napoléon. Gutenberg et Geoffroy Tory, n'ayons garde d en douter, rêvaient de linotypes et de papier couché la rotative les eüt fait pleurer de tendresse. La contre-épreuve de ces affirmations se trouve dans un album infiniment suggestif ou la fonderie Caslon a réédité en carac- tères neufs, fondus d'après ses anciens poinqons, VIII

Arts et Metiers Graphiques fr | 1927 | | page 45