DESSINS DÉCORS ANDRÉ BEUCLER IL n'est rien de plus insaisissable, de plus éphémère, rien de plus capricieux non plus, ni de plus galopant, que la mode moderne en mouvement. La mode est la seule divinité qui ne se soit pas résolue a quitter les hommes. Je sais bien qu'il y a la guerre, mais la guerre est dans nos ames. En revanche, la mode plane mani- festement au-dessus de nous, et il est impossible de contrevenir, non pas seulement a ses décrets, mais aux plus légères de ses fantaisies, sans prendre résolument le parti du ridicule et adopter ainsi les pires formules révolutionnaires qui se puissent concevoir. Le ridicule dans lequel on se drape en tournant le dos a la mode n'est pas préci- sément celui qui tue, et les idéés révolutionnaires qu'on fait siennes, lorsqu'on offense la divinité par 1'attitude ou le vêtement, n'ont rien de commun avec celles qui conduisent au pouvoir ou en exil. Pourtant, ce serait mourir quand même que d'entrer, par exemple, dans une automobile ou de se risquer aux courses dans la tenue de 1900; et quel suicide pour une femme a moins que le théatre ne l'exige que d'aller aux bains de mer accoutrée a la fagon des demoiselles romantiques! Ainsi la mode est une suite d'apparitions dues au génie de quelques personnes tou- chées par grace et qui semble immunisées contre l'erreur. Ces silhouettes de courte destinée que régie la marche du soleil, Christian Bérard, non seulement a su les saisir dans l'impitoyable réalité du moment, mais il leur confère une sorte de lon- gévité frappante. Ses dessins, s'il les offre a la minute même, aux exigences de l'été ou de l'automne, s'inclinant devant l'autorité de tel tissu, de telle coupe, de telle nuance, il semble pourtant qu'ils aient été exécutés aussi en prévision de la durée et pour une joie qui ne périt point. Plus tard, sans doute, formeront-ils le ravissant album de ce qui fut, et les rangerons-nous précieusement comme des cartes du ciel ou des lettres d'amour. II est le seul, parmi les dessinateurs de mode, peut-être obscurément, et paree qu'il est grand artiste, qui ait su combiner dans une même impression l'instantané et le document. On verra probablement que e'est a cette double vertu que ses dessins doivent leur précision troublante et leur charme. Les lignes de Bérard expriment le mouvement même, la couleur incontestable et les plis exacts de ce qui se crée, de ce qui se porte et de ce qui fait le fond de l'élégance. Par bonheur naturel et, on pourrait l'affirmer, par la préméditation toute sensuelle de son art, il se tient aussi loin que possible de l'épure, du calque visuel, de l'indication scientifique ou du plan, images sèches auxquelles publications et coutumes nous avaient habitués. II donne la vérité de la mode, comme si cette mode était pour lui, plutöt qu'une occasion, un véritable sujet, au même titre que visages et intérieurs, et sans doute l'est-elle. On sent bien qu'il les a vus, ces mouvements d'étoffe, ces taches de couleurs, ces manières de tulle ou de taffe tas, ces biais et ces chutes, ces accords de gris,de rose et de vert, ces ensembles, ces PAR E T DE

Arts et Metiers Graphiques fr | 1937 | | page 37