1 Parmi ces jeunes rebelles, un vétéran fit bientót figure de proue comme le meilleur artiste du genre: Andrzej Czeczot. Pendant une douzaine d'années, il s'était voué a l'illustration de livres, non pas pour un grand de l'édition dans la capitale, mais pour la seule maison d'édition que compte la ville de Katowice, dans le bassin houiller de la Silésie. Pratiquement inconnu des critiques d'art occupés a engranger les honneurs concédés a l'école polonaise de l'affiche, il émergea en 1972 avec un premier prix de la Biennale internationale d'art graphique de Brno pour ses illustrations des romans de Jaroslav Hasek mettant en scène le brave soldat Svejk. D'un coup, un obscur artiste d'une ville de terrils a plus de 200 km de Varsovie surgissait aux feux de la rampe. Dès lors, la fortune de Czeczot était faite. Les magazines polonais s'arrachaient ses créations, et en un rien de temps on le vit élaborer un style trés personnel de commentaire social et politique. Trés a l'aise dans l'histoire tourmentée de sa patrie, il excellait a mettre en regard le passé et le présent, a jouer sur les mots, a utiliser des citations littéraires aussi bien que des expressions argotiques. Son art s'infléchit vers la composi tion linéaire en noir et blanc dépouillée de tout artifice et jouant les deux couleurs l'une contre l'autre avec un sens aigu du dramatique. II déformait ses protagonistes, en reconstruisait le portrait dans une perspective bizarre qui les faisait ressembler aux figures entrevues dans les miroirs déformants. Les magazines lui offrirent bientót des pages entières en le mettant sur le même pied que les éditorialistes. Czeczot continuait cependant a illustrer des livres, favorisé par une nette amélioration de la qualité des ouvrages venus de Tchécoslovaquie en ce début des années 1970. Grace au bref, mais fertile Printemps de Prague, des noms nouveaux émergèrent, tels Hrabal et Kundera, porteurs de messages chers au coeur de Czeczot: la vie et la lutte des petites gens pris dans l'engrenage de l'Histoire, dépouillés du droit a la pensée et au rêve, victimes d'une vie de grisaille peu héroïque au sein d'un environnement social oppressif oü la joie ne peut plus s'épanouir. Ses propres recueils de dessins vinrent bientót enrichir le courant imaginatif centreuropéen qui unit l'ancêtre Kafka au cinéaste Milos Forman et a l'artiste de collages Jiri Kolaf en passant par Bruno Schulz. Ses albums se vendirent bien, un créneau trés important dans l'uni- vers fortement censuré de la culture polonaise était trouvé et exploité dans l'intérêt de tous. La dimension politique propre a un individu en lutte contre un système stérile pour préserver un petit coin d'humanité n'est pas le seul aspect de l'ceuvre de Czeczot. On y trouve aussi la joie de vivre, une approche ludique de la sexualité, des goüts rabelaisiens. Son humour est parfois fait de gros sel et souvent brillant. II se fait surtout éloquent lorsqu'il évoque la vie des campagnards vivant dans des régions reculées dans des conditions quasi moyenageuses et qui se voient confrontés a un endoctrinement qui les fait endêver et a une technolo gie moderne machines agricoles, télévision qui les déroute. Les sor- II y a une dizaine d'années, l'art graphique en Pologne subissait une mutation profonde. L'affiche polonaise, qui avait atteint a la consecration internationale, était en perte de vitesse et de vitalité. Les rues qui l'avaient vu s'épanouir commengaient a ressembler aux pages I'un annuel, tant le style affichiste s'internationalisait. La dynamique itait passée dans le secteur de l'illustration de presse. Se substituant a la Satire pesante et ennuyeuse du magazine russe Krokodil, avec ses tharges routinières contre le sionisme et la cia, les gargons de café naladroits ou les paysans paresseux, de jeunes artistes engagés abreu- /aient le magazine satirique Szpilki et toute une série de publications illant du modeste Student aux populaires revues Literatura et mjltura de commentaires graphiques de plus en plus incisifs, de plus n plus influents. 33

Graphis de | 1983 | | page 35